Ki Tavo
Binyamin AFRIAT (31 Août 2009)
Ki Tavo, Quand tu viendras
Et monteras ou descendras
Mon kiné m’a dit un jour : « bannis l’ascenseur, bénis les escaliers ». Sympa, le jeu de mots. Le conseil aussi : j’ai perdu quelques grammes…. Normal, j’habite au rez-de-chaussée ! Je me suis alors dit qu’il y avait peut-être lieu d’approfondir l’idée de cette sentence. Eh oui, mon kiné est philosophe : il s’occupe de corps et d’esprit. En même temps, même s’il ne l’était pas, rien ne m’empêche, pardon ! tout m’oblige à réfléchir à ma vie et aux leçons de tous les coins de rue : la Torah s’y trouve (« La Torah est déposée au coin de la rue, que tout celui qui le veut, vienne et étudie » Kidouchin 66a. Juste pour l’info : Dvar Avraham est au croisement de Torah Street et Simcha Avenue !) Alors voilà la leçon que m’a inspirée mon kiné, voilà mon coin de rue d’aujourd’hui, sous un autre angle…
Mais avant cela je voudrais m’entretenir avec vous de la souffrance. Je vous vois venir : le ton est trop léger pour évoquer un thème si lourd ? Vrai. Mais cet humour-là me permet d’appréhender la chose avec plus d’objectivité. La souffrance, dans cette Paracha de Ki-Tavo, c’est bien-sûr les Klaloth, les malédictions. La Torah affirme qu’elles s’abattront sur le peuple juif s’il se détourne de la voie que D. lui a désignée. Pendant ce mois d’Eloul qui précède les jours redoutables de Roch haChana et Yom Kippour, il y a dans la lecture de ce passage comme un électrochoc pour éveiller chaque individu à faire le bilan de son année. Non pas pour sombrer dans le désespoir mais pour se diriger vers la nouvelle année avec de meilleures décisions. (Au passage, une petite bonne décision en est une. Les grands remaniements de fond en comble sont autant d’utopies. Soyons sincères et réalistes). D’ailleurs les Klaloth sont aussi nommées Toha’hoth,remontrances parce qu’elles sont des rappels à l’ordre.
C’est là que nous abordons ce sujet, la souffrance. Non pas dans l’idée de l’expliquer, ce serait prétentieux. Mais quand nous en sommes spectateurs, nous devons savoir comment l’appréhender. C’est vrai la Torah dans notre Paracha, dévoile qu’il y a un rapport très précis entre les agissements de l’homme et l’attitude sévère que peux alors adopter D. envers l’individu. Soulignons quand même ce qui de prime abord semble paradoxal : les souffrances que D. inflige à l’homme trouvent source non dans Sa Midat HaDin, Son attitude de Rigueur mais dans Sa Midat HaRa’hamim, dans son attitude de Miséricorde. En fait la Midat HaDin ne tolère aucune entorse au règlement. Si telle était l’attitude de D. l’homme ne pourrait survivre. Ce sont donc les souffrances qui agissent comme un tampon pour « supporter » la ‘Avéra, la faute.
Néanmoins quand nous voyons autrui dans la douleur, il y a à cette situation, deux regards bien distincts. Je peux voir un lien entre les actes répréhensibles de l’individu et l’épreuve qu’il traverse. Je peux également voir cette personne qui souffre sans rattacher son malheur à son action. Le premier regard est impossible aux communs des humains : nous ne sommes pas D. qui sonde l’homme dans ses tréfonds les plus profonds. Quand bien même le rapport serait flagrant, Rabbi Tsadok HaCohen (Tsidkat Hatsadik, 71) nous enseigne de « ne pas chercher à voir l’homme dans sa détresse même s’il est impie, quand son erreur s’adresse à D. ». Alors OK, nous admettons humblement notre condition d’humain et détournons le regard. C’est là que nous tombons dans le panneau. Nos yeux ne nous sont pas donnés pour interpréter mais pour voir. Et s’il est nécessaire de le rappeler c’est parce que trop souvent on oublie de le faire. Il ne nous est pas demandé pas de devenir un observateur de l’humanité entière. Juste des personnes qui se trouvent dans notre entourage. (Vous vous rappelez ? Seule une petite bonne décision en est une) Je vois : Untel souffre, unetelle a mal. Que pouvons-nous faire pour eux ? Peut-être avons-nous le pouvoir de les soulager un petit peu de leur peine. Dans ce cas faites, ne vous gênez surtout pas ! Mais peut-être ne le pouvons-nous pas. Alors est-il possible au moins de nous pencher vers eux, de témoigner de notre compassion ? Bien, bien, vous êtes sur la voie. Mais peut-être n’en veulent-ils pas, de notre compassion ? Respectons. Alors quoi ? Rien ? Nos Maitres nous enseignent que nous devons au moins accorder une pensée, une prière, un souhait intérieur de les voir sortis de leur épreuve. Ceci fait aussi partie de cette qualité « de porter avec lui la charge du prochain ». (Maximes des pères, chap. 6, Mishna 7) Si nous ne pouvons le faire réellement nous devons le faire virtuellement. Et cela aussi est réel. Sinon mon kiné ne sera pas content : nous aurons pris l’ascenseur. Quel rapport ? J’y arrive.
Retournons chez le kiné. Il nous conseille de préférer les escaliers aux ascenseurs. Pourquoi ? Parce qu’en empruntant les escaliers, en prenant le temps de rentrer chez nous, en montant tranquillement vers notre chez-soi, nous pouvons accorder un peu d’attention, même intérieure, aux personnes qui habitent dans notre périmètre. « Nous portons un peu la charge de l’autre ». Même sans le leur demander nous pouvons être sûrs d’avoir apporté un soulagement, quoique infime mais oh combien réel. Si au contraire nous choisissons l’ascenseur qui nous propulse au plus vite au fond de notre tanière, si nous n’acceptons pas de faire une brèche à notre ego, si pris dans le tourbillon de la vie nous ne comprenons pas qu’autrui fait aussi partie de notre vie, c’est un peu comme si nous banalisions toutes ces humanités qui nous sont proches, que nous voyons sans voir réellement.
Cette idée est archi-connue. Elle n’a d’autre mérite que de celui de se rappeler à vous chaque fois dans la vie où vous choisiriez de monter en escalier plutôt que descendre en ascenseur. C’est ce que disait mon kiné (surnommé par ses intimes Qui n’est ? Réponse : personne. Chacun existe. Avec son lot de bonheur et du reste…) : « Bannis les sas sans cœur, bénis les escales qui permettent d’être liés » !
Chabat Chalom